Nous avions rendez vous, un jeudi du mois de septembre 2017, avec Malik et sa famille à 13h30 devant la Plateforme Asile. Nous avons attendu un moment mais ils ne sont pas là. Le téléphone de Malik ne répond pas. La famille qui était hébergée à l’hôtel pendant 10 jours a eu une fin de prise en charge par le 115 la veille au soir. Alors que nous les attendons devant la PADA, nous ne savons pas où ils ont dormi la veille. Nous contactons la personne du RESF en lien avec eux pour savoir s’il a de leurs nouvelles. Il ne sait pas où ils se trouvent, sans nouvelles depuis le jour précédent.

Quelques jours plus tard, la personne du RESF nous recontacte. Malik, sa femme et leur fils dorment dans un parc depuis plusieurs nuits. Ils acceptent de nous rencontrer pour témoigner de leur situation. Nous les rencontrons la semaine suivante dans le jardin de l’Hôtel HECO, où ils ont été hébergés pendant 10 jours par le 115 à leur arrivée.

L’entretien se fait en présence de Malik, de sa femme et de leur fils âgé de 12 ans.

Malik, sa femme Fatima, et leur fils sont de nationalité marocaine et viennent de Libye. Le couple vivaient légalement en Libye à Tripoli, munis de titres de séjour et de contrats de travail depuis 18 ans. Leur fils y est né en 2005 et ne connaissait que la Libye avant de partir ; il y a été scolarisé dans une école française. Malik est chef cuisinier et travaillait pour TOTAL. Fatima travaillait aussi comme cuisinière.

J’ai vécu la guerre à Tripoli, nous vivions l’enfer. Un jour j’ai du aller chercher mon enfant en urgence à l’école pour l’évacuer sous les tirs des snipers. Nous n’avions plus de maison. Je n’avais plus de travail, l’entreprise où je travaillais a fermé à cause de la guerre. J’ai ensuite travaillé pour une société italienne et je faisais la cuisine pour les journalistes qui logeaient dans cette maison. Ils sont partis, ont fermé la maison. J’ai décidé qu’il fallait partir, nous avons fait le voyage.

On a traversé la Méditerranée en Zodiac – on était plus de 100 personnes au départ et environ 20 survivants à l’arrivée… A 25 km de l’Italie, le Zodiac a pris l’eau et a commencé à couler.

Fatima a les larmes aux yeux quand elle évoque la traversée

Nous avions de l’eau jusqu’à la poitrine, les gens se noyaient avec leurs enfants devant nous. Un bateau militaire allemand est venu pour le sauvetage. Il y a déjà beaucoup de monde sur le pont, beaucoup de personnes secourues en mer – beaucoup d’africains qui ont aussi été sauvés dans la mer Il n’était pas possible de prendre toutes les personnes présentent sur le Zodiac, ils ont fait monter à bord du bateau les femmes et les enfants et laissé les hommes dans le Zodiac qui coulait… On a laissé Malik derrière nous…

Fatima et son fils restent 5 jours dans le bateau en Méditerranée. Finalement ils accostent en Sicile à l’automne 2016.

(Malik) Je suis resté sur le Zodiac avec les autres hommes, on attendait qu’un autre bateau vienne. Finalement c’est un bateau espagnol qui est venu ; il nous ont emmené en Sardaigne avec les autres hommes survivant du Zodiac.

Pendant 3 mois j’avais pas de nouvelle de ma femme et de mon fils. On avait aucune information.

(Fatima) Je ne savais pas si mon mari avait été secouru en mer et s’il était toujours en vie.

(Malik) Finalement j’ai su qu’un des hommes présents sur le Zodiac avec moi avait lui aussi été séparé de sa femme et qu’elle était en Sicile. Il a demandé à sa femme de voir si ma famille était là aussi, si Fatima était dans le même camps en Sicile… Ce monsieur avait un téléphone et sa femme aussi, c’est comme ça qu’ils se sont trouvé et c’est de cette façon que j’ai retrouvé ma famille.

(Fatima) Depuis mon arrivée en Sicile, je voulais pas donner mes empreintes en Italie, je savait que je pourrais pas continuer ensuite, nous on voulait aller en France. J’étais perdue sans rien savoir de  mon mari. On n’a pas d’explication là bas, pas de traducteur en arabe. On est restés 3 mois comme ça. Après j’ai appris que Malik était en Sardaigne et j’ai accepté de donner mes empreintes parce que je voulais le rejoindre en Italie et c’était le seul moyen pour sortir du camp et partir de Sicile.

(Malik) Moi j’ai obtenu un titre provisoire en Sardaigne et comme ça j’ai pu continuer le voyage et  passer sur le continent. On s’est retrouvé à Perugia. En Italie la vie est très dure. On était hébergés dans un hôtel sous surveillance policière. On pouvait rien faire là bas. Nous on voulait aller en France. On a décidé de continuer le voyage, on a quitté Perugia fin août 2017 et deux jours après on arrivait à Marseille en train.

On est arrivés le soir à Marseille, on a dormi dans la rue devant la Gare Saint Charles. Un monsieur nous a parlé et nous a dit qu’on pouvait appeler le 115. On a essayé d’appeler le 115 pendant toute la nuit mais y a pas eu de réponse jusqu’au lendemain autour de midi. J’ai essayé plus de 20 fois de les joindre. Ils nous ont demandé les informations sur ma femme, sur mon fils et ils nous ont rappelé environ une heure après pour nous donner l’adresse de l’hôtel HECO, où on est restés pendant 10 jours. On est allé à l’hôtel en train jusqu’à la gare de Septêmes.

C’est à l’hôtel qu’on a rencontré des familles en demande d’asile, dont une famille soudanaise qu’on connaissait de l’Italie ! On était dans le même hôtel à Perugia mais on savait pas qu’ils étaient là. Eux aussi viennent de Libye. Il nous ont expliqué comment faire pour demander l’asile et nous ont dit qu’on devait aller à la Plateforme. On y est allés mais on est arrivés trop tard, à 8h30 il n’y a déjà plus de place pour les nouveaux arrivants. On nous a dit de revenir le lendemain. Alors on est retourné deux jours plus tard. On est allés plus tôt, à 6h00 du matin mais on n’a pas pu s’inscrire sur la liste géré par l’agent de sécurité à l’ouverture, on n’a pas pu entrer. Finalement trois jours après on a réussi. Ils nous ont donné le rendez vous pour la Préfecture pour la mi-octobre 2017, une longue attente…

La famille devra finalement attendre 51 jours pour pouvoir déposer sa demande d’asile. Quand nous les rencontrons ils sont dans cette attente.

Quand on est allé à la Plateforme je leur ait dit qu’on a droit qu’à 10 nuits avec le 115, j’étais inquiet, après on fait quoi ? Le monsieur à la Plateforme il a dit qu’on devait repasser avant la fin des 10 jours pour les prévenir et que la Plateforme ferait une demande pour la prolongation des nuits d’hôtel. On a demandé comment faire pour trouver à manger parce qu’on avait pas d’argent mais y avait aucune solution.

A l’hôtel HECO des gens du quartier passent pour donner de la nourriture, ils apportent des légumes, des pizzas… mais il n’y en a pas assez pour tout le monde et ce n’est pas tous les jours…

Je suis retourné à la Plateforme pour les informer, quand ils nous restaient que 2 nuits à l’hôtel et qu’on savait pas quoi faire après. Le monsieur m’a dit que c’est la Préfecture qui décide pour renouveler les hôtels. Il m’a donné un plan pour me rendre directement à la Préfecture pour faire la demande…. Je savais pas quoi faire, alors on est allés ensemble avec ma femme et mon fils à la Préfecture. On est monté au sixième étage, au service des demandeurs d’asile pour demander un hôtel et aussi demander à ce qu’ils nous donnent une date de rendez-vous plus tôt que celle qu’on avait. On a dit qu’on dormait dans la rue mais la Préfecture a répondu que ce n’est pas possible d’avancer le rendez vous et que je devais rappeler le 115. Je sais pas comment ça marche, alors j’ai appelé le 115 une nouvelle fois mais ils ont dit qu’on avait déjà eu les 10 nuits.

(Malik) Finies les nuits d’hôtel, comme on savait pas où aller, on a dormi pendant 4 nuits dans la chambre de la famille soudanaise qu’on connaissait. Ils ont accepté de nous aider, mais la chambre était trop petite et la famille est déjà grande, ils sont 2 adultes et 4 enfants en bas âge, en plus ils ont une fille handicapée. On a dû partir, il n’y avait pas assez d’espace pour héberger 4 adultes et 5 enfants. On a dormi dans le parc devant l’école primaire à côté de l’hôtel HECO.

La famille étant à la rue, un bénévole du RESF rappelle le 115 pour eux. Le 115 refuse et lui dit d’appeler la PADA en charge du suivi des demandeurs d’asile. Ce même bénévole contacte la coordinatrice de la PADA pour lui expliquer la situation. Cette dernière lui répond que Malik doit se présenter à la la PADA pour faire une demande à la Direction Régionale et Départementale Provence Alpes Côte d’Azur (DRDJSCS) le lundi suivant.

On est retournés à la Plateforme ce lundi, mais la personne avec qui on avait rendez vous pour faire la demande à la DRDJSCS était absente. Personne d’autre n’a pu nous recevoir. On est retourné le lendemain et là ils ont enregistré notre demande d’hôtel. Ils nous ont dit qu’ils allaient faire la demande à la Préfecture pour avoir une chambre à l’hôtel mais le Monsieur de la Plateforme a dit que ce n’était pas sûr que ça marche parce que la Préfecture ne veut pas héberger les familles avec des enfants âgés… Ils ont dit que mon fils est trop âgé…

L’enfant de Malik a 12 ans. La famille doit attendre la réponse de la DRDJSCS et ne sait pas quand la demande sera traité. Pendant cette période, aucune solution d’hébergement n’est proposée. La veille du jour de notre entretien, ils ont dormi dans le parc à côté de l’hôtel. Le traducteur rappelle la PADA pour demander si il y a une réponse pour l’hôtel, mais la PADA ne trouve pas les fiches de liaison… qui n’avaient pas encore été remplies. La coordinatrice demande à Malik de passer le lendemain matin pour faire le point et voir si une réponse a été donné par la DRDJSCS.

(Malik) On a pas d’argent, on doit se débrouiller seuls. Une boulangerie accepte de nous donner du pain le soir… A la Gare Saint Charles le soir à 21h je vais chercher à manger au camion qui donne un petit repas. Comme je n’ai pas d’argent, je ne peux pas payer le bus, je prends le bus sans payer et j’ai peur : pour le moment on n’a pas encore eu d’amende…

(Fatima) Et pour l’école ? Notre fils a toujours été à l’école et là ça fait longtemps qu’il y va pas… c’est important pour lui! Il avait une enfance normale, on est inquiets parce qu’il est totalement perdu. J’attends de trouver des solutions pour mon fils, pour nous soigner, pour inscrire notre fils à l’école et trouver un endroit où dormir. Mon fils nous demande pourquoi on n’est pas restés en Libye alors que là-bas c’est la guerre…. Mais là-bas il avait une chambre, ici il dort dans la rue.

(Malik) Il y a beaucoup de problèmes, je ne sais plus quoi dire. Notre fils est petit, il voit beaucoup de choses, il pleure en dormant, il a peur. Je ne comprend pas ce qui nous arrive : j’ai des amis en région parisienne qui ont tout de suite été mis à l’abri en hôtel et ensuite en appartement, ils n’ont pas dormi à la rue ; je ne m’attendais pas à vivre ça en France…